SÉRIE — L’IA et la Question des Libertés • Article 5/12

Le pouvoir ne disparaît pas.

Il se déplace.

Sur la concentration du pouvoir comme risque premier de la révolution IA

— 9 min de lecture —

Il n’y a pas eu d’annonce. Pas de vote. Pas de moment où quelqu’un a dit : « À partir d’aujourd’hui, les équilibres changent. » C’est ainsi que les glissements de pouvoir les plus profonds fonctionnent. Ils ne surviennent pas, ils s’accumulent. Décision par décision, consentement par consentement, commodité par commodité. Et un matin, vous regardez autour de vous et vous réalisez que le paysage a changé de forme. Que des acteurs que vous ne connaissiez pas il y a dix ans tiennent désormais des leviers que vous ne saviez pas qu’il existait.

Nous sommes dans ce matin-là.

Cette nouvelle série ne pose pas les mêmes questions que la précédente. Là où la première s’adressait au dirigeant en transformation, celle-ci s’adresse au citoyen dans une démocratie. Le premier risque qu’elle examine n’est pas organisationnel, c’est civilisationnel : la concentration du pouvoir à l’ère de l’IA, silencieuse, progressive, et parfaitement légale.

Une question que les optimistes évitent

Dans sa série précédente, « L’IA : La Quatrième Révolution Industrielle », j’ai exploré ce que cette rupture signifie pour les organisations, pour le travail, pour la posture des dirigeants. Nous avons regardé en face l’amplification, la disruption des métiers, la maturité que cette révolution exige de ceux qui ont la responsabilité de conduire des équipes.

Cette nouvelle série pose une question différente. Pas comment vivre avec l’IA dans l’entreprise, mais comment vivre avec l’IA en tant qu’individu libre dans une société démocratique.

Ce déplacement de focale n’est pas anodin. Parce que les risques que Dario Amodei, fondateur d’Anthropic, identifie dans son essai de janvier 2026 ne sont pas d’abord des risques organisationnels. Ce sont des risques civilisationnels. Et le premier d’entre eux, celui qui structure tous les autres, est celui de la concentration du pouvoir.

« Among the things I’d consider most catastrophic is any kind of global takeover by either AIs pursuing goals of their own that most humans wouldn’t endorse […] or by a group of humans using AI to illegitimately and non-collaboratively seize power. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

Ce n’est pas une extrapolation dystopique. C’est le diagnostic de l’homme qui dirige l’une des entreprises les plus avancées au monde dans la construction de cette puissance. Et il le formule avec une clarté qui mérite qu’on s’y arrête : le risque n’est pas l’IA en tant que telle. C’est l’IA comme instrument de domination, que cet instrument soit manié par une machine dont les objectifs auraient dérivé, ou par un groupe humain qui aurait compris avant les autres comment s’en emparer.

Le corridor étroit

Amodei utilise une expression que je trouve d’une précision remarquable : le « corridor étroit ». L’idée est que les démocraties libérales représentent un équilibre extrêmement fragile, un corridor entre la tyrannie et le chaos, maintenu par la coexistence de contre-pouvoirs multiples, aucun d’entre eux assez puissant pour écraser les autres.

Ce corridor s’est construit sur des siècles. Il a survécu à des guerres, à des crises, à des révolutions technologiques. Mais il a survécu parce que les nouvelles puissances émergentes économiques, militaires, informationnelles n’avaient pas la capacité de se concentrer assez vite pour submerger l’ensemble du système avant que celui-ci ne s’adapte.

L’IA change cette équation fondamentalement. Pas parce qu’elle est malveillante. Parce qu’elle est rapide. Parce qu’elle est scalable. Et parce qu’elle est inégalement distribuée.

Celui qui dispose d’une IA de niveau supérieur à celle de ses concurrents ne dispose pas seulement d’un avantage compétitif. Il dispose d’un avantage cognitif systémique sur la vitesse de décision, sur la capacité d’analyse, sur l’anticipation des mouvements adverses, sur la production et la diffusion d’influence. C’est une asymétrie d’un type nouveau, et elle n’a pas besoin d’être intentionnellement malveillante pour être dangereuse.

« The problem is compounded by the fact that AI could be used to help existing powerful actors corporations, governments, or individuals to increase their power in ways that go beyond what they could achieve otherwise. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

La concentration du pouvoir à l’ère de l’IA n’a pas besoin d’un coup d’État. Elle n’a pas besoin d’une déclaration d’intention. Elle peut se produire par la somme de décisions parfaitement légales, parfaitement raisonnables prises individuellement, et dont l’effet agrégé est la recomposition des rapports de force au détriment de l’individu ordinaire.

L’amplificateur et celui qui le tient

Naval Ravikant formule la question à sa manière, et comme souvent, il va droit à l’essentiel. L’IA est un amplificateur. Une moto pour l’esprit. Mais une moto appartient à quelqu’un. Et celui qui possède la moto ou qui contrôle les routes sur lesquelles elle peut rouler, n’est pas neutre dans l’équation.

Posons la question concrètement. Les modèles de langage les plus puissants du monde sont développés par une poignée d’organisations : Anthropic, OpenAI, Google, Meta, quelques acteurs chinois. Ces organisations font des choix sur ce que les modèles peuvent dire, sur ce qu’ils refusent de faire, sur les valeurs qu’ils incarnent, sur les biais qu’ils reproduisent ou qu’ils corrigent. Ces choix ne sont pas techniques. Ce sont des choix politiques au sens le plus profond du terme : ils décident de ce qui est dicible, de ce qui est pensable, de ce qui est facilité ou entravé.

Naval a une formule que j’ai citée dans la série précédente et qui prend ici une dimension nouvelle : celui qui comprend l’outil peut l’utiliser mieux que quiconque. Mais il y a un corollaire que Naval ne dit pas explicitement, et que je veux nommer : celui qui contrôle l’outil décide de ce que « mieux » signifie.

Ce n’est pas un procès d’intention contre les développeurs d’IA. C’est une invitation à reconnaître la structure du problème. Quand l’outil qui amplifie votre intelligence, organise votre information, facilite vos décisions et médiatise votre rapport au monde est détenu par un acteur privé soumis à ses propres intérêts commerciaux, politiques, culturels, vous n’utilisez pas seulement un outil. Vous habitez un environnement cognitif que quelqu’un d’autre a construit.

Ce que Marc Aurèle savait sur la puissance

Marc Aurèle est l’exemple le plus singulier que l’histoire nous ait légué d’un homme tenant la puissance absolue sans en être détruit. Il régnait sur l’empire le plus étendu du monde connu, commandait des légions, décidait de la vie et de la mort de millions de personnes — et il passait ses nuits à s’interroger, dans un journal qu’il n’a jamais destiné à la publication, sur la nature du pouvoir et ce qu’il faisait à celui qui le détenait.

Sa conclusion, distillée à travers les douze livres des Pensées, est d’une rigueur implacable : la puissance ne change pas l’homme. Elle le révèle. Elle amplifie ce qui était latent, précipite ce qui était contenu, expose ce que la médiocrité des circonstances ordinaires permettait de dissimuler.

« Commence le matin en te demandant non pas ce que tu vas accomplir, mais quel homme tu vas être en l’accomplissant. »

— Marc Aurèle, Pensées

Cette distinction, entre ce qu’on fait et ce qu’on est en le faisant, n’est pas une préoccupation philosophique abstraite. C’est une question de structure. Parce que la puissance, comme l’IA, n’a pas de morale propre. Elle épouse la morale de celui qui la tient.

Ce que le stoïcisme nous enseigne ici, c’est qu’il faut regarder non pas l’outil, mais l’intention qui le guide. Non pas la technologie, mais la philosophie politique et éthique de ceux qui la construisent et de ceux qui l’utilisent. Et c’est précisément là que le débat public sur l’IA est, aujourd’hui, le plus pauvre.

Nous débattons de régulation, d’emploi, de performance, de sécurité. Nous débattons rarement de la question préalable : quel type de société voulons-nous que cette puissance serve ? Qui décide ? Selon quelles valeurs ? Avec quels contre-pouvoirs ?

Le glissement progressif

Il y a un mécanisme que je veux nommer précisément, parce qu’il est au cœur de la manière dont la concentration du pouvoir à l’ère de l’IA se produit : le glissement progressif.

Ce mécanisme fonctionne en quatre temps. Le premier temps est celui de la commodité : vous adoptez un outil parce qu’il vous simplifie la vie. C’est rationnel, c’est bénéfique, il n’y a rien à objecter. Le deuxième temps est celui de la dépendance : l’outil est désormais intégré dans votre workflow, vos habitudes, vos processus. Y renoncer aurait un coût. Le troisième temps est celui de la vulnérabilité : celui qui contrôle l’outil a accès à vos données, vos comportements, vos préférences, vos angles morts. Il vous connaît peut-être mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Le quatrième temps est celui de la sujétion : sans en avoir décidé explicitement, vous avez délégué une part de votre souveraineté à un acteur dont les intérêts ne sont pas nécessairement alignés avec les vôtres.

Chaque étape est invisible prise isolément. Chaque étape est le résultat d’un choix individuel parfaitement rationnel. La somme de ces choix produit un résultat que personne n’a choisi collectivement.

Amodei le dit avec une lucidité désarmante : il craint autant la domination par une IA incontrôlée que la domination par un groupe humain ayant utilisé l’IA pour s’emparer du pouvoir. Et il ajoute ce qui est remarquable venant du fondateur d’une des entreprises les plus puissantes du secteur qu’Anthropic lui-même ne devrait pas exercer ce type de domination.

« If Anthropic or any AI company, or any tech company, acquires the ability to dominate global AI and uses this ability to impose its own values on the world, this would be a bad outcome. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

C’est une forme d’autocritique structurelle rare dans l’histoire des entreprises technologiques. Et elle mérite d’être entendue pour ce qu’elle est : non pas de la modestie rhétorique, mais un diagnostic lucide sur la nature du problème que l’IA pose à nos démocraties.

Ce qui dépend de nous

Le stoïcisme, on l’oublie souvent, n’est pas une philosophie de la résignation. C’est une philosophie de l’action lucide. La distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas n’est pas une invitation à l’inaction devant l’inévitable. C’est un outil de priorisation : ne gaspillez pas votre énergie à résister à ce que vous ne pouvez pas changer, concentrez-la sur ce que vous pouvez effectivement influencer.

Appliquée à la question du pouvoir et de l’IA, cette grille de lecture est d’une clarté redoutable.

Ce qui ne dépend pas de nous : le fait que des acteurs puissants, États, entreprises technologiques, acteurs économiques vont utiliser l’IA pour renforcer leur position. C’est déjà en cours. Ce n’est pas une prédiction, c’est un constat.

Ce qui dépend de nous : la manière dont nous répondons à cette concentration. Les garde-fous que nous choisissons de construire réglementaires, institutionnels, culturels. La vigilance que nous maintenons sur les conditions d’utilisation que nous acceptons, sur les données que nous partageons, sur les outils auxquels nous déléguons notre jugement. La qualité du débat démocratique que nous sommes capables de tenir sur ces questions, face à des acteurs qui ont tout intérêt à ce que ce débat reste technique et donc réservé à des spécialistes.

Et, peut-être surtout : la conscience que nous développons sur ce que nous sommes en train de faire quand nous utilisons ces outils. Pas une conscience paranoïaque qui paralyse, Naval a raison, l’anxiété ne sert à rien si elle ne débouche pas sur l’action. Mais une conscience active, celle de quelqu’un qui comprend la structure de l’outil qu’il tient en main, et ce que cette structure implique.

La question qu’il faut se poser

Voici la provocation avec laquelle je veux clore cet article, et qui va guider les trois suivants.

Chaque jour, des millions de personnes acceptent des conditions d’utilisation qu’elles ne lisent pas, sur des outils dont elles ne peuvent plus se passer, gérés par des entreprises dont elles ne connaissent pas les actionnaires, opérant selon des logiques algorithmiques qu’elles ne comprennent pas, dans le cadre de régulations qui ont été écrites avant que ces outils existent.

Ce n’est pas un complot. Ce n’est pas une malveillance. C’est le résultat normal d’un marché qui a évolué plus vite que les institutions chargées de le réguler, et d’individus qui ont fait des choix rationnels dans leur contexte immédiat sans avoir les outils pour en mesurer les effets systémiques.

Mais voici la question que Marc Aurèle nous poserait s’il était assis à notre table : à quel moment, dans cette accumulation de décisions individuellement rationnelles, avons-nous renoncé à quelque chose que nous aurions voulu garder ? À quelle étape du glissement progressif avions-nous encore la possibilité de dire non et nous ne l’avons pas dit ?

Ce n’est pas une question rhétorique. C’est la question fondamentale de la liberté à l’ère de l’IA. Et elle mérite une réponse qui ne soit ni du doomerisme ni de la naïveté.

Les trois articles suivants vont l’explorer sous trois angles complémentaires : la liberté de penser, la liberté d’être soi sous surveillance, et la liberté de décider collectivement dans quel monde nous voulons vivre.

Parce que survivre à l’adolescence technologique ne suffit pas. Encore faut-il décider, avant d’y entrer, ce que nous refusons de sacrifier sur l’autel de la puissance.

Matthieu Riboulet

Sparring Partner des CIO — COO IT | Ex Chief Agile Officer Société Générale | Auteur de la trilogie « DSI : Moteur ou Boulet ? »

Prochain article : « La liberté de penser est-elle soluble dans la commodité ? »