SÉRIE — L’IA et la Question des Richesses • Article 1/4

Le Grand Transfert.

Sur la plus grande redistribution de richesse que l’histoire moderne n’ait jamais produite et personne n’en parle vraiment.

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Il y a une image dans les Pensées de Marc Aurèle qui m’accompagne depuis que j’ai commencé à réfléchir à ce que l’IA fait à l’économie. L’empereur écrit, quelque part entre deux campagnes militaires : « Pense à tous ceux qui, avant toi, ont brillé, se sont agités, ont amassé. Et puis sont passés. » Ce n’est pas du nihilisme. C’est du réalisme de haut vol. Marc Aurèle ne dit pas que la richesse ne compte pas. Il dit que la richesse sans conscience de ce qu’elle produit dans le monde et de ce qu’elle détruit n’est qu’une forme d’agitation.

Nous sommes à l’entrée de cette agitation-là. Sauf qu’elle va être d’un ordre de grandeur que Marc Aurèle n’aurait pas pu imaginer.

La richesse engendrée par l’IA sera réelle et massive. Mais là où la plupart des commentateurs changent de sujet, cette série reste. Parce que la vraie question n’est pas combien de richesse l’IA va créer, c’est où elle va aller. Et la réponse, si on regarde la mécanique en face, n’est ni rassurante ni inévitable.

Ce que les optimistes ne disent pas

Depuis deux ans, le débat public sur l’intelligence artificielle oscille entre deux pôles également confortables : l’enthousiasme de ceux qui voient dans l’IA le moteur d’une prospérité sans précédent, et l’inquiétude de ceux qui redoutent la destruction d’emplois à grande échelle. Ces deux camps ont en commun une chose remarquable : aucun des deux ne regarde vraiment où va l’argent.

Dario Amodei, fondateur d’Anthropic, est l’une des rares voix dans l’industrie à formuler ce que l’optimisme béat esquive systématiquement. Dans son essai de janvier 2026, The Adolescence of Technology, il pose le diagnostic avec une précision qui mérite qu’on s’y attarde. La croissance économique engendrée par l’IA sera réelle, massive, et peut-être sans équivalent dans l’histoire moderne, il évoque un taux de croissance du PIB soutenu de 10 à 20 % par an. Mais il ajoute immédiatement, et c’est là que la plupart des commentateurs changent de sujet : cette richesse ne sera pas distribuée. Elle va se concentrer.

La concentration, dans la bouche d’Amodei, n’est pas une métaphore politique. C’est une projection économique rigoureuse. À l’époque dorée américaine, John D. Rockefeller détenait environ 2 % du PIB des États-Unis, ce qui représenterait aujourd’hui quelque 600 milliards de dollars, une somme que l’homme le plus riche du monde actuel, Elon Musk, dépasse déjà. Mais nous en sommes encore, dit Amodei, à l’aube de l’impact économique réel de l’IA.

Projetez la trajectoire. Si quelques entreprises, concepteurs de modèles, fabricants de puces, applications dominantes généraient collectivement 3 000 milliards de dollars de revenus annuels, leurs valorisations cumulées atteindraient 30 000 milliards. Dans ce scénario, des fortunes personnelles se comptant en dizaines de milliers de milliards de dollars ne seraient pas une extrapolation délirante. Ce serait la logique naturelle du marché telle qu’il fonctionne aujourd’hui.

Ce n’est pas un scénario dystopique. C’est l’extrapolation linéaire de dynamiques déjà à l’œuvre.

La moto et ceux qui restent à pied

Naval Ravikant a une formule que je trouve d’une clarté implacable. Steve Jobs disait que l’ordinateur était un vélo pour l’esprit. Ravikant répond : l’IA, c’est une moto. Même principe, autre ordre de grandeur. Vous allez plus vite, plus loin, avec moins d’effort.

Ce que cette image contient en creux, et que Ravikant explique dans le détail, c’est que la moto ne profite pas à tout le monde de la même façon. Elle démultiplie celui qui sait déjà conduire. Elle creuse l’écart entre celui qui a un itinéraire clair et celui qui tourne en rond. Elle donne un avantage monstrueux à celui qui avait déjà du goût, du jugement, une direction — et elle ne compense pas l’absence de ces qualités.

« The best application for a given use case still tends to win the entire category », observe Ravikant. Winner-takes-all. Pas winner-takes-most. Winner-takes-all. Dans l’économie de l’IA, il n’y a pas de place pour le deuxième meilleur service de comptabilité assistée par IA. Il y a une place pour le meilleur, et une longue traîne de niches très spécialisées. La middle-class des applications, les solutions correctes, fonctionnelles, raisonnablement bien conçues — disparaît.

Ce que Ravikant décrit pour les applications, Amodei le dit pour les travailleurs. Le glissement de l’IA dans le marché du travail ne procède pas de façon uniforme : il part du bas de l’échelle des compétences et monte. Les tâches d’entrée de gamme, les postes de premier emploi, les fonctions d’exécution cognitive, le travail intellectuel répétitif seront les premières absorbées. Amodei estime que 50 % des postes cols-blancs d’entrée de gamme pourraient être déplacés dans les 1 à 5 prochaines années.

Ce qui rend ce chiffre particulièrement vertigineux, c’est ce qu’il signifie structurellement. Ces postes d’entrée de gamme ne sont pas seulement des emplois. Ce sont les marchepied par lesquels les nouvelles générations accèdent à l’expérience, à la progression salariale, à la capacité de capitaliser économiquement. Supprimez-les, et vous ne supprimez pas seulement des postes. Vous supprimez les premiers échelons de l’ascenseur social.

L’Âge Doré avait une excuse

L’argument classique des défenseurs de la concentration de richesse, c’est que les grandes fortunes industrielles ont financé l’infrastructure qui a, in fine, bénéficié à tous. Rockefeller a standardisé le pétrole. Carnegie a construit des bibliothèques. Ford a inventé le salaire permettant à ses ouvriers d’acheter ses propres voitures. Le récit est connu : la concentration temporaire du capital crée les conditions de sa diffusion ultérieure.

Ce récit a une limite que nous atteignons aujourd’hui : il fonctionnait parce que la richesse industrielle avait besoin de travailleurs. Elle avait besoin de bras, puis de cerveaux, puis de consommateurs. La richesse avait donc, structurellement, un intérêt à distribuer du pouvoir d’achat. Pas par altruisme. Par logique économique.

L’IA brise cette logique. Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, la création de richesse peut théoriquement se faire sans travailleurs en nombre significatif. Un modèle de langage n’a pas besoin de recevoir un salaire pour faire le travail d’un analyste junior. Un système de diagnostic médical assisté par IA ne réclame pas de congés payés. La richesse créée n’a plus besoin, comme condition de sa propre reproduction, de se distribuer sous forme de salaires.

C’est ce qu’Amodei appelle la rupture du « contrat social implicite » de la démocratie. La démocratie est backstoppée, dit-il, par l’idée que la population est nécessaire à l’économie. Si cette nécessité disparaît, le levier de négociation démocratique s’affaiblit avec elle pas violemment, pas en une nuit, mais par glissement progressif, décision après décision, trimestre après trimestre.

« Democracy is ultimately backstopped by the idea that the population as a whole is necessary for the operation of the economy. If that economic leverage goes away, then the implicit social contract of democracy may stop working. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

Ce n’est pas une thèse radicale. C’est la mécanique sociale élémentaire. Et elle vient, ce détail n’est pas anodin, de l’homme qui dirige l’une des entreprises les plus avancées dans la construction de cette puissance.

Ce que Marc Aurèle savait sur l’accumulation

Marc Aurèle héritait d’un empire. Il n’avait pas demandé à être riche. Il n’avait pas non plus demandé à gouverner. Et pourtant, les Pensées, ce journal qu’il écrivait pour lui seul, sans intention de publication sont traversées d’une réflexion constante sur ce que fait la puissance à celui qui la détient.

Il n’y a pas chez lui de condamnation de la richesse au sens propre. Le stoïcisme n’est pas une philosophie de la pauvreté vertueuse. Il est une philosophie de l’indifférence aux choses qui ne dépendent pas de nous et la richesse, par définition, en fait partie. On peut l’avoir ou ne pas l’avoir. Elle ne dit rien sur votre valeur en tant qu’être humain.

Mais il y a quelque chose que Marc Aurèle dit avec une clarté qui m’a toujours frappé, et qui prend une résonance particulière dans ce contexte : la richesse concentrée sans conscience de ce qu’elle produit socialement n’est pas moralement neutre. Elle est une forme de négligence vis-à-vis de la koinonia, la cité, le bien commun, la communauté des hommes dont chacun est, qu’il le veuille ou non, une partie.

« Commence le matin en te demandant non pas ce que tu vas accomplir, mais quel homme tu vas être en l’accomplissant. »

— Marc Aurèle, Pensées, Livre II

Cette question stoïcienne, quel homme vas-tu être en accomplissant cela ?, est précisément celle que le débat public sur l’IA économique refuse de poser. Nous débattons des modèles, des régulations, des performances comparées. Nous débattons rarement de la question préalable : dans quelle société sommes-nous en train de décider de vivre, et pour qui ?

La richesse de l’IA n’est pas encore distribuée. Elle est en train de se concentrer dans des mains très précises, selon des logiques très précises, pendant que la conversation publique parle de productivité et d’innovation. Marc Aurèle nous dirait : regardez où va l’argent. Pas pour le condamner. Pour comprendre ce que la société choisit, en ce moment, de valoriser et ce qu’elle choisit d’ignorer.

Ni fatalisme ni naïveté

Il serait facile, à ce stade de la démonstration, de glisser vers le catastrophisme. Ce serait une erreur à la fois intellectuelle et stratégique.

Intellectuelle, parce que la trajectoire n’est pas figée. Amodei lui-même le dit : il y a des interventions possibles. La fiscalité progressive, redessinée à l’échelle de la réalité économique de l’IA plutôt que de celle du XXe siècle. La réorientation délibérée des entreprises vers l’innovation plutôt que vers la réduction de coûts. La création de données et de métriques permettant de mesurer le déplacement d’emplois en temps réel, pour orienter la politique économique avant que le choc soit irréversible.

Stratégique, parce que Ravikant a raison sur un point essentiel : l’anxiété sans action ne produit rien. Le doomerisme économique, « l’IA va tout concentrer, il n’y a rien à faire », est aussi paresseux intellectuellement que le techno-optimisme béat. Les deux sont des formes d’abandon de la responsabilité : l’un par désespoir, l’autre par déni.

Ce que cette série veut explorer, c’est l’espace entre les deux. L’espace de ceux qui regardent le problème en face sa structure, sa mécanique, son ampleur réelle et qui se demandent ensuite, concrètement : qu’est-ce qui dépend de nous ? Qu’est-ce que nous pouvons effectivement influencer, en tant qu’individus, en tant qu’entrepreneurs, en tant que citoyens, en tant que décideurs ?

La réponse n’est pas simple. Elle commence par refuser les deux facilités symétriques : l’optimisme qui dispense de s’interroger, et le pessimisme qui dispense d’agir.

La question que cette série va poser

Voici ce que je veux mettre sur la table dans les trois articles suivants.

Le deuxième article explorera ce que l’IA fait à la valeur du travail, non pas combien d’emplois elle détruit, mais ce qu’elle fait à l’idée même de valeur humaine dans une économie où la cognition devient une commodité. Qu’est-ce qui reste irremplaçable ? Et pour combien de temps ?

Le troisième article regardera le contrat social en face : si la démocratie est backstoppée par le levier économique de la majorité, et que ce levier s’affaiblit, que faut-il reconstruire et comment avant que le glissement soit irréversible ?

Le quatrième article posera la question de clôture : dans un monde où l’IA génère une abondance réelle, qu’est-ce que nous choisissons collectivement d’en faire ? Qui décide ? Selon quelles valeurs ? Et avec quelles conséquences pour les générations qui arrivent après nous ?

Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles méritent des réponses qui ne soient ni du confort ni de la capitulation.

Parce que si Marc Aurèle avait un conseil à nous donner en ce moment, ce serait probablement celui-ci : la richesse ne pose pas de question morale. Ce sont les hommes qui la détiennent qui doivent en poser une. Et ceux qui ne la détiennent pas encoremais qui peuvent encore décider des règles du jeu, ont encore moins d’excuse pour ne pas le faire.

Matthieu Riboulet

Sparring Partner des CIO — COO IT | Ex Chief Agile Officer Société Générale | Auteur de la trilogie « DSI : Moteur ou Boulet ? »

Prochain article : « La Valeur du Travail après le Travail — quand la cognition devient une commodité, que reste-t-il de ce que vous valez ? »