SÉRIE — L’IA et la Question des Richesses • Article 10/12
La Valeur du Travail après le Travail.
Quand la cognition devient une commodité, que reste-t-il de ce que vous valez ?
— 9 min de lecture —
Il y a une question que les économistes posent rarement parce qu’elle n’entre pas dans leurs modèles, et que les philosophes posent souvent parce qu’elle n’en sort pas : à quoi sert le travail ? Pas dans le sens productif du terme. Dans le sens existentiel. Qu’est-ce que le fait de travailler, d’échanger son temps et son intelligence contre une rémunération, fait à l’idée que vous vous faites de vous-même, de votre place dans la société, de ce que vous valez ?
L’IA rend cette question urgente. Non pas parce qu’elle supprime des emplois, elle le fait, mais c’est le sujet d’un autre débat. Parce qu’elle attaque quelque chose de plus profond : la relation entre l’effort intellectuel et la valeur économique. Et cette relation, une fois rompue, ne se renoue pas par décret.
La disruption de l’emploi par l’IA est un débat trop connu pour être encore utile. Ce n’est pas celui que cet article engage. La question ici est plus précise et plus difficile : que fait l’IA à la relation entre l’effort intellectuel et la valeur économique ? Et quand cette relation se rompt, qu’est-ce qui résiste ?
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La fin de la rente cognitive
Pendant deux siècles, l’économie moderne a fonctionné sur un principe implicite : l’intelligence rare se monnayait. Un médecin valait davantage qu’un manœuvre parce que sa formation était longue, difficile, et que le nombre de personnes capables de la suivre était limité. Un avocat, un analyste financier, un ingénieur logiciel, chacun tirait sa valeur marchande d’une pénurie cognitive. La rareté de la compétence créait le prix de la compétence.
L’IA est en train de supprimer cette pénurie à une vitesse que nos institutions ne savent pas encore mesurer. Ce n’est pas une prédiction abstraite. Dario Amodei observe, de l’intérieur d’Anthropic, que des ingénieurs qu’il qualifie lui-même de parmi les plus forts qu’il ait jamais rencontrés délèguent désormais « presque tout leur code » à l’IA. En deux ans, les modèles sont passés de l’incapacité à écrire une ligne correcte à la rédaction d’applications entières. La courbe ne ralentit pas.
Ce déplacement a une mécanique précise qu’Amodei décrit sans détour. L’IA ne progresse pas de façon uniforme : elle avance depuis le bas de l’échelle de compétence vers le haut. Les tâches d’entrée de gamme, l’analyse junior, la rédaction procédurale, le code de routine, la recherche documentaire sont absorbées en premier. Ce qui signifie que les premières victimes économiques ne sont pas les plus vulnérables au sens traditionnel du terme. Ce sont les diplômés, les jeunes professionnels, ceux qui ont investi des années et des dettes dans l’acquisition d’une compétence cognitive que le marché vient de décider qu’il peut se procurer pour le coût d’un abonnement mensuel.
La rente cognitive disparaît. Et avec elle, une promesse implicite sur laquelle des générations ont planifié leur vie : l’idée que le travail intellectuel qualifié est un investissement dont le rendement est garanti.
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Ce que Ravikant dit que les économistes n’osent pas dire
Naval Ravikant est l’un des rares penseurs qui nomme cette transformation sans l’enrober de précautions rhétoriques. Sa formule est tranchante : il n’y a pas de demande pour la moyenne.
« There is no demand for average. The app that is better will win essentially a hundred percent of the market. That’s absolutely true in these winner-take-all markets. »
— Naval Ravikant, A Motorcycle for the Mind, 2026
Ce qu’il dit pour les applications s’applique avec la même brutalité aux travailleurs. Dans une économie amplifiée par l’IA, la prime va entièrement aux meilleurs. Pas aux bons. Pas aux très bons. Aux meilleurs. Le deuxième meilleur analyste financier d’une salle de marchés ne touche pas 90 % du salaire du premier. Dans une logique winner-takes-all, il risque de ne plus avoir de poste du tout, parce que l’IA couvre précisément cet espace intermédiaire avec une efficacité et un coût que le deuxième meilleur analyste humain ne peut pas concurrencer.
Ravikant pousse la logique jusqu’à son terme naturel, et c’est là que sa pensée devient inconfortable : l’intelligence elle-même n’est pas normalement distribuée, et le levier ne l’est pas non plus. Ce qui existait déjà, l’écart entre le programmeur de génie et le programmeur compétent, va se creuser de façon non linéaire. Un ingénieur de haut niveau avec un arsenal d’IA est peut-être dix fois, cent fois plus productif qu’un ingénieur moyen avec les mêmes outils. Pas parce que l’outil est meilleur entre ses mains. Parce qu’il sait quoi lui demander et que cette capacité-là, le jugement sur l’objectif, ne s’automatise pas.
Il y a dans cette observation un paradoxe que peu de commentateurs ont relevé. La moto pour l’esprit, cette métaphore que Ravikant reprend de Steve Jobs pour décrire l’IA, démultiplie le pilote. Mais un pilote médiocre sur une moto plus puissante n’est pas seulement moins efficace qu’un bon pilote : il est plus dangereux. L’outil amplifie dans les deux sens. Il amplifie la compétence, et il amplifie l’incompétence. La moto ne corrige pas la trajectoire, elle l’accélère.
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La valeur qui ne se compresse pas
Reste une question que Ravikant pose, et qui est peut-être la plus importante de cette série : si la cognition de routine est absorbée, qu’est-ce qui demeure irremplaçable ?
Sa réponse mérite d’être lue attentivement, parce qu’elle ne ressemble pas à ce que les discours consolateurs habituels sur « les emplois de demain » produisent en général. Il ne dit pas : les métiers du care, la relation humaine, les compétences manuelles complexes. Ces réponses ne sont pas fausses, mais elles évitent la question centrale.
Ce que Ravikant identifie comme irremplaçable, c’est l’autonomie. La capacité à décider quoi faire pas comment le faire. La capacité à choisir le problème à résoudre avant de le résoudre. La capacité à vouloir quelque chose pour des raisons qui sont authentiquement les siennes.
« The key thing that distinguishes entrepreneurs from everybody else right now in the economy is entrepreneurs have extreme agency. […] The thing that the AI itself is missing, at the end of the day, is its own creative agency. It’s missing its own desires, and they have to be authentic, genuine desires. »
— Naval Ravikant, A Motorcycle for the Mind, 2026
Cette observation est à la fois libératrice et brutale. Libératrice, parce qu’elle identifie précisément ce que l’IA ne peut pas faire : vouloir. Décider du sens avant de décider du moyen. Choisir le problème qui vaut la peine d’être résolu. Exercer un jugement qui ne soit pas la moyenne pondérée de ce qui a déjà été dit.
Brutale, parce qu’elle suggère que la population qui possède cette forme d’autonomie authentique est peut-être plus restreinte qu’on ne voudrait le croire. L’autonomie ne se décrète pas. Elle ne s’acquiert pas par une formation de six mois. Elle émerge d’une combinaison de curiosité, d’expérience accumulée, de tolérance à l’incertitude, et d’une relation au risque que la plupart des structures économiques et éducatives ont passé des décennies à systématiquement désapprendre.
Devenir la bonne main sur la moto est donc une exigence réelle, pas une métaphore motivationnelle. Et cette exigence ne concerne pas seulement les individus. Elle concerne les organisations qui devront décider ce qu’elles valorisent, ce qu’elles rémunèrent, et ce qu’elles ont cessé de comprendre.
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Ce que Marc Aurèle savait sur le travail
Marc Aurèle n’avait pas besoin de travailler. Il était empereur. La question du salaire, de la valeur marchande de sa compétence, de son employabilité ne se posait pas. Et pourtant, les Pensées sont traversées d’une réflexion constante sur l’effort, la tâche, la qualité de l’attention qu’on porte à ce qu’on fait.
Ce qui l’intéresse dans le travail n’est pas sa valeur d’échange. C’est sa valeur d’exercice. Le travail, pour un stoïcien, est l’occasion de pratiquer la vertu au sens romain du terme : la virtus, la force, l’excellence dans l’exercice de sa fonction propre. Le menuisier qui fait bien son meuble n’est pas vertueux parce qu’il gagne bien sa vie. Il est vertueux parce qu’il exerce pleinement ce pour quoi il est fait.
« À chaque action que tu entreprends, demande-toi : est-ce que je la fais avec toute mon âme, ou est-ce que je la fais pour les apparences ? »
— Marc Aurèle, Pensées, Livre XII
Cette distinction stoïcienne entre l’acte accompli pour ce qu’il est et l’acte accompli pour ses effets externaux prend une dimension nouvelle dans le contexte de l’IA. Si la cognition de routine est automatisable, si la valeur marchande de nombreuses formes de travail intellectuel s’effondre, il reste quelque chose que l’IA ne peut pas reproduire : la qualité de présence qu’un être humain apporte à une tâche qu’il a choisie, qu’il comprend dans toute sa profondeur, et qu’il accomplit avec toute son attention.
Ce n’est pas une réponse économique. C’est une réponse existentielle. Et la distinction mérite d’être faite, parce que les deux ne se substituent pas l’une à l’autre. On peut perdre la valeur marchande d’une compétence et conserver ou renforcer sa valeur intrinsèque. Mais on peut aussi se laisser convaincre que si une chose ne se vend plus, elle ne vaut plus. Et cette conviction-là serait une erreur philosophique aux conséquences très concrètes.
Marc Aurèle dirait probablement : la question n’est pas de savoir si l’IA peut faire votre travail. La question est de savoir si vous faites votre travail, ou si vous faites le travail qu’on vous a appris à faire parce qu’il se vendait bien. La distinction n’est pas triviale. Elle est, précisément, la différence entre une vie choisie et une vie subie.
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Le paradoxe de l’abondance cognitive
Il y a un paradoxe au cœur de cette transformation que je veux nommer précisément, parce qu’il est souvent masqué par la polarisation du débat.
L’IA crée une abondance cognitive sans précédent. Elle met à la disposition de chacun une capacité d’analyse, de synthèse, de production qui était jusqu’ici réservée à quelques-uns. Un lycéen avec un bon modèle de langage peut aujourd’hui produire une analyse stratégique qui aurait nécessité, il y a cinq ans, une équipe de consultants. Un entrepreneur seul peut concevoir, tester et déployer un produit logiciel qui aurait demandé une équipe de dix personnes. La démocratisation est réelle.
Mais cette abondance a une structure particulière : elle nivelle par le haut les compétences moyennes, et elle creuse l’écart au sommet. Tout le monde peut produire du bon et cela rend le bon sans valeur marchande. Seul l’excellent, l’unique, l’irremplaçable conserve une prime. Et l’excellent, en matière de cognition, se mesure de moins en moins à la quantité ou à la vitesse de production deux dimensions sur lesquelles l’IA surpasse tout humain et de plus en plus au jugement sur ce qui mérite d’être produit.
Ravikant le formule avec une précision que j’apprécie : « Become the best in the world at what you do. Keep redefining what you do until this is true. » Ce n’est pas un conseil de croissance personnelle. C’est une description de la nouvelle économie du travail. Dans un monde où la production cognitive est abondante, la valeur migre vers la définition du problème, vers le choix de la direction, vers ce que Ravikant appelle le goût cette capacité à distinguer ce qui vaut d’être fait de ce qui peut l’être.
Le problème économique et social de cette migration est qu’elle ne profite pas uniformément. Le goût, le jugement, l’autonomie authentique ces qualités ne se distribuent pas selon le diplôme ni selon le salaire actuel. Elles se distribuent selon des trajectoires de vie, des environnements culturels, des habitudes intellectuelles que les systèmes éducatifs et économiques actuels ne sont pas outillés pour produire à grande échelle.
L’abondance cognitive de l’IA risque donc de produire, paradoxalement, une nouvelle forme de pénurie : non plus la pénurie de ceux qui ne peuvent pas penser, mais la pénurie de ceux qui ne savent pas quoi penser, ni pourquoi.
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Ce que cette question force à décider
Je veux clore cet article sur une tension que je ne vais pas résoudre, parce qu’elle ne se résout pas par l’analyse. Elle se résout, si elle se résout, par des choix collectifs que nous n’avons pas encore faits.
D’un côté, Ravikant a raison : l’IA est une libération potentielle. Pour la première fois dans l’histoire, chacun dispose des outils qui permettent de créer, de produire, de contribuer indépendamment de sa position de départ dans la hiérarchie économique. La moto est accessible à tous. Et le fait que certains la conduisent mieux que d’autres ne rend pas la moto moins précieuse pour les autres.
De l’autre côté, Amodei a raison aussi : la structure du marché du travail va produire des chocs dont la vitesse et l’amplitude n’ont pas d’équivalent historique. La migration de valeur vers le jugement et l’autonomie est réelle, mais elle ne se produit pas du jour au lendemain, et elle ne profite pas à ceux dont les compétences sont déplacées avant qu’ils aient eu le temps de se repositionner.
Ces deux vérités coexistent. Et leur coexistence pose une question que ni le marché ni la technologie ne peuvent répondre à notre place : qu’est-ce que nous décidons de valoriser collectivement, pendant la transition ? Qu’est-ce que nous considérons comme un travail qui mérite d’être soutenu, même s’il n’est plus compétitif économiquement ? Et qui paie pour cette transition et comment ?
Marc Aurèle nous dirait que la richesse, lorsqu’elle se concentre sans que ceux qui la détiennent se posent cette question, cesse d’être une ressource et devient un symptôme. Le symptôme d’une société qui a confondu ce qui peut être mesuré avec ce qui a de la valeur.
Le troisième article de cette série abordera la question politique que celui-ci laisse ouverte : si le levier économique de la majorité s’affaiblit, de quoi le contrat social a-t-il encore besoin pour tenir et que devons-nous construire avant que la réponse cesse d’être entre nos mains ?
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Matthieu Riboulet
Sparring Partner des CIO — COO IT | Ex Chief Agile Officer Société Générale | Auteur de la trilogie « DSI : Moteur ou Boulet ? »
Prochain article : « Le Contrat Social est en Faillite — si le travail ne donne plus de levier économique à la majorité, sur quoi la démocratie repose-t-elle encore ? »