SÉRIE — L’IA et la Question des Richesses • Article 11/12

Le Contrat Social est en Faillite.

Si le travail ne donne plus de levier économique à la majorité, sur quoi la démocratie repose-t-elle encore ?

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Il y a un passage des Pensées de Marc Aurèle que je relis depuis que j’ai commencé à écrire cette série, et qui prend chaque fois un relief différent. L’empereur écrit : « Si l’intelligence est notre bien commun à tous, la raison qui fait de nous des êtres raisonnables nous est commune aussi. La loi nous est commune. Étant concitoyens, nous sommes membres d’un certain gouvernement. Le monde n’est, à vrai dire, qu’une vaste cité. »

Ce n’est pas de l’idéalisme cosmopolite. C’est une description de la mécanique sociale : la société tient parce que ses membres partagent quelque chose, une raison commune, une loi commune, un intérêt à la survie du tout. Ôtez ce partage, et ce ne sont plus des concitoyens. Ce sont des étrangers qui cohabitent.

C’est exactement ce que l’IA menace. Non pas la démocratie par la force. Par l’obsolescence économique de la majorité.

La démocratie n’est pas un idéal, c’est un mécanisme. Et ce mécanisme repose sur un présupposé que personne n’a jamais eu besoin d’énoncer explicitement parce qu’il semblait évident. L’IA est en train de rendre ce présupposé incertain. Pas violemment. Silencieusement. Et le silence est le danger.

Le plancher invisible

Les démocraties modernes reposent sur un présupposé que personne n’a jamais eu besoin d’énoncer explicitement, parce qu’il semblait évident : la population est nécessaire à l’économie. Les travailleurs produisent. Les consommateurs achètent. Les contribuables financent l’État. Et parce que chacun est nécessaire, chacun a du poids, dans les négociations salariales, dans les urnes, dans les arbitrages politiques qui déterminent comment la richesse est redistribuée.

Ce poids n’est pas moral. Il n’est pas inscrit dans les constitutions. Il est économique. Et c’est précisément parce qu’il est économique qu’il a été, pendant deux siècles, le plancher invisible sur lequel les droits sociaux, les protections du travail, les systèmes de redistribution ont pu être construits. Non pas parce que les détenteurs du capital étaient généreux, l’histoire ne les présente guère ainsi, mais parce que la négociation leur était imposée par la structure même du système. Vous avez besoin de nous. Nous avons besoin de vous. Trouvons un arrangement.

Dario Amodei formule ce que personne dans l’industrie technologique n’ose dire aussi clairement :

« Democracy is ultimately backstopped by the idea that the population as a whole is necessary for the operation of the economy. If that economic leverage goes away, then the implicit social contract of democracy may stop working. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

Ce diagnostic n’est pas une opinion politique de gauche ou de droite. C’est une observation structurelle sur la mécanique des sociétés libérales. Et son auteur n’est pas un théoricien radical, c’est le fondateur d’une des entreprises les plus valorisées au monde dans le secteur de l’IA, qui écrit cela au moment même où son entreprise contribue activement à cette transformation.

La lucidité mérite d’être soulignée. Et la question qu’elle pose mérite d’être regardée en face, sans la diluer dans des euphémismes sur « la transition » ou « les emplois de demain ».

La faillite n’est pas un événement, c’est un glissement

L’erreur la plus fréquente dans les débats sur l’IA et la démocratie, c’est d’imaginer la rupture comme un moment. Un basculement visible, une crise identifiable, un événement qui signalerait que le contrat est rompu. Cette attente est rassurante, parce qu’elle suggère qu’on pourra réagir quand viendra le moment.

Mais la faillite d’un contrat social ne ressemble pas à la faillite d’une entreprise avec un jugement, une date, une liquidation. Elle ressemble à l’érosion d’une falaise. Invisible au jour le jour. Irréversible sur le temps long. Et la falaise, quand elle s’effondre enfin, ne donne pas de signal préalable.

Regardons la mécanique de près. Le déplacement des emplois d’entrée de gamme ne produit pas immédiatement une révolte. Il produit d’abord une génération qui ne trouve pas à s’insérer dans les structures économiques pour lesquelles elle a été formée. Cette génération paie ses impôts en moins, consomme en moins, épargne en moins. Elle est moins propriétaire, moins contribuable, moins investie dans les institutions que les générations précédentes, non par désintérêt civique, mais par impossibilité économique.

Pendant ce temps, la concentration de richesse au sommet ne produit pas proportionnellement plus de cotisations fiscales, pas dans un régime fiscal conçu pour l’économie du XXe siècle, où la richesse se constituait en salaires et en dividendes prévisibles plutôt qu’en valorisations d’actifs non réalisées et en structures d’optimisation internationales.

Le résultat est une asymétrie croissante entre ceux dont le poids économique augmente et avec lui, l’influence sur les décisions politiques et ceux dont le levier de négociation s’érode. Cette asymétrie n’a pas besoin d’un coup d’État pour s’installer. Elle s’installe par la somme de décisions individuellement rationnelles, de règles du jeu qui n’ont pas été mises à jour, et d’institutions qui réagissent avec un décalage de plusieurs décennies sur la réalité économique.

Amodei est précis sur l’ampleur de la déformation déjà à l’œuvre : Elon Musk détient aujourd’hui une fortune supérieure à 2 % du PIB américain, le niveau historiquement maximal qu’avait atteint Rockefeller à l’apogée de l’Âge Doré. Et nous en sommes, répète Amodei, encore avant l’impact économique réel de l’IA. La déformation que nous observons aujourd’hui n’est pas la crise. C’est le préambule.

Ce que le féodalisme peut nous apprendre

L’histoire des systèmes économiques offre un miroir inconfortable pour la situation présente. Marc Aurèle régnait sur un empire où la richesse était massivement concentrée entre les mains d’une aristocratie terrienne et d’une élite marchande. La majorité de la population paysans, affranchis, artisans était structurellement dépendante de ces élites, sans levier de négociation réel. C’était l’état normal des choses depuis des millénaires.

Ce qui a changé cet équilibre n’est pas une révolution philosophique sur les droits de l’homme. C’est la révolution industrielle. Elle a créé un besoin massif de travail qualifié, concentré dans des usines, organisable en syndicats, capable de paralyser la production. La révolution industrielle a donné aux travailleurs un levier qu’ils n’avaient jamais eu non pas parce que les industriels étaient philanthropes, mais parce que la structure du capitalisme industriel l’imposait.

Amodei fait lui-même cette observation : comme le féodalisme est devenu inopérant avec la révolution industrielle, l’ère de l’IA pourrait conduire à la conclusion que certaines formes d’organisation sociale sont tout simplement incompatibles avec la survie dans un monde post-IA. La question n’est pas de savoir si cette transformation va se produire. Elle est de savoir dans quelle direction elle va s’opérer vers plus de distribution ou vers plus de concentration.

Le parallèle avec le féodalisme n’est pas rassurant, parce que la transition du féodalisme au capitalisme industriel a été violente, longue, et profondément inégalitaire pendant plusieurs générations. Les tisserands anglais du début du XIXe siècle n’ont pas profité de la révolution industrielle. Ce sont leurs petits-enfants qui en ont profité, après des décennies de misère, de révoltes, de législation arrachée par la force.

La question que pose l’IA est donc la suivante : est-ce que nous reproduisons ce schéma, une transition douloureuse sur deux ou trois générations, avant que les institutions se mettent à jour ou est-ce que nous avons les outils intellectuels et politiques pour aller plus vite ?

Le piège de l’impôt mal conçu

La réponse la plus immédiate que les économistes et les politiques proposent à la concentration de richesse engendrée par l’IA est la fiscalité progressive. L’idée est simple : si l’IA génère des profits considérables pour un petit nombre, prélevez une part suffisante de ces profits pour financer la transition et redistribuer vers la majorité.

Amodei soutient lui-même cette direction, avec une franchise qui mérite d’être citée. Il dit ne pas s’opposer à ce que les gens gagnent beaucoup d’argent. Il reconnaît les arguments classiques sur l’incitation à l’innovation. Mais il pose une limite : dans un monde où la croissance du PIB atteint 10 à 20 % par an et où des individus détiennent des fractions appréciables de ce PIB, l’innovation n’est plus ce qui mérite protection. C’est le tissu social lui-même.

« The thing to worry about is a level of wealth concentration that will break society. […] I can also make a pragmatic argument to the world’s billionaires that it’s in their interest to support a good version of it : if they don’t support a good version, they’ll inevitably get a bad version designed by a mob. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

La dernière phrase est d’une lucidité politique remarquable, et elle résonne avec l’histoire. La fiscalité progressive n’a pas été inventée par des idéologues redistributeurs. Elle a été adoptée, aux États-Unis comme en Europe, par des élites qui avaient compris, après 1929, après la montée des fascismes et des communismes que l’alternative à une redistribution organisée et pacifique était une redistribution désorganisée et violente.

Mais la fiscalité est un outil qui peut bien fonctionner ou mal fonctionner. Amodei lui-même est prudent : il ne soutient pas n’importe quelle politique fiscale, il soutient une politique bien conçue. Et c’est là que la difficulté commence. Nos systèmes fiscaux ont été conçus pour une économie où la richesse se manifestait principalement sous forme de revenus du travail et de dividendes d’entreprises physiquement localisées. L’économie de l’IA produit une richesse qui se constitue sous forme de valorisations d’actifs, d’infrastructures distribuées mondialement, et de revenus capturables dans les juridictions les plus favorables.

Taxer cette richesse efficacement n’est pas une question idéologique. C’est un problème d’ingénierie institutionnelle d’une complexité inédite. Et le temps que nos institutions prennent pour résoudre ce problème, à supposer qu’elles en aient la volonté politique, est exactement le temps pendant lequel la concentration s’accélère.

Ce que Marc Aurèle savait sur la cité

Marc Aurèle a gouverné Rome pendant dix-neuf ans. Il a hérité d’un empire en crise, plagues, invasions aux frontières, tensions économiques internes. Et pourtant, à aucun moment dans ses Pensées il ne cède à la tentation du cynisme sur la nature de la société. Au contraire : il revient constamment sur ce qu’il appelle la loi commune, la raison partagée, le fait que les hommes sont membres d’une même cité, que cette appartenance crée des obligations réciproques qui ne dépendent pas des mérites individuels.

Il y a une pensée en particulier qui me revient sans cesse dans ce contexte. Marc Aurèle écrit que celui qui se sépare de la cité qui agit comme si ses intérêts particuliers primaient sur le bien commun, ne nuit pas seulement aux autres. Il se mutile lui-même. Il tranche le lien qui le rattache à ce qui lui donne sens et substance. La richesse acquise au détriment de la cohésion sociale n’est pas seulement moralement douteuse. Elle est, au sens littéral, autodestructrice parce qu’une société fragmentée ne peut pas faire prospérer même ceux qui sont au sommet de la fragmentation.

Cette intuition stoïcienne n’est pas naïve. Elle ne dit pas que tout le monde devrait avoir la même part. Elle dit que le lien entre les membres d’une société est une infrastructure aussi réelle que les routes, les tribunaux, les monnaies et que cette infrastructure a un coût d’entretien. Quand ce coût n’est pas payé, l’infrastructure se dégrade. Et quand elle se dégrade suffisamment, même ceux qui croyaient n’en pas avoir besoin s’aperçoivent qu’ils en dépendaient.

Regardez l’histoire des grandes concentrations de richesse : elles ne finissent jamais bien pour ceux qui les ont accumulées. Pas parce que la justice immanente s’exerce. Parce que les sociétés qui tolèrent des niveaux extrêmes d’inégalité finissent par produire des conditions dans lesquelles personne pas même les plus riches, ne peut prospérer sereinement. La révolution, l’instabilité, la perte de confiance dans les institutions : ce sont des risques qui ne choisissent pas leurs victimes selon leur niveau de fortune.

Trois conditions pour que le contrat tienne

Je ne vais pas prétendre avoir les réponses que les économistes, les juristes, et les politiques cherchent depuis des décennies. Mais je peux identifier, à partir des analyses d’Amodei et de la logique stoïcienne de Marc Aurèle, trois conditions sans lesquelles le contrat social ne tiendra pas dans un monde d’IA avancée.

La première condition est la visibilité. On ne peut pas réguler ce qu’on ne mesure pas. Amodei l’a lui-même compris en créant un Economic Index qui suit l’adoption de l’IA par l’industrie, par tâche, par secteur, en temps quasi réel. La politique économique de la transition ne peut pas se fonder sur des données gouvernementales conçues pour l’économie industrielle du siècle dernier. Il faut des métriques nouvelles, à la granularité et à la vitesse de la transformation elle-même.

La deuxième condition est la volonté de distinguer coût-saving et innovation. Amodei pointe une bifurcation que les entreprises font rarement consciemment : utiliser l’IA pour faire la même chose avec moins de personnes, ou utiliser l’IA pour faire plus avec les mêmes personnes. Ces deux choix ont des effets radicalement différents sur l’emploi et sur la cohésion sociale. La première option est plus immédiatement rentable. La seconde est plus compatible avec la survie du contrat social. Le marché, livré à lui-même, choisira la première. Ce qui suggère que le choix entre les deux ne peut pas être laissé au seul marché.

La troisième condition, et c’est là que Ravikant apporte quelque chose de décisif, est l’universalisation de l’accès à la moto. Ravikant a une vision que je trouve à la fois juste et naïve dans sa formulation, mais qui contient une vérité essentielle : si tout le monde peut être un spellcaster, si l’IA met entre les mains de chacun une puissance cognitive qui était réservée à quelques-uns, alors la question n’est plus seulement qui s’enrichit, mais qui sait s’en servir. Et cette question-là est une question d’éducation, d’infrastructure, d’accès pas une question de marché.

Ces trois conditions ne sont pas suffisantes. Mais elles sont nécessaires. Et leur absence ne produira pas une catastrophe visible. Elle produira quelque chose de plus insidieux : un effritement progressif de la conviction que le système peut fonctionner pour tout le monde. Et cet effritement, une fois installé dans les mentalités, est beaucoup plus difficile à corriger que la concentration de richesse elle-même.

La question que nous n’avons pas le droit d’éviter

Je veux clore cet article sur ce qui me semble être la question centrale, celle que les optimistes technologiques esquivent et que les pessimistes noient dans le catastrophisme.

La démocratie n’est pas un idéal. C’est un mécanisme. Un mécanisme qui fonctionne tant que chacun de ses membres a suffisamment de poids économique pour que sa voix compte pas moralement, pas philosophiquement, mais structurellement, dans les calculs que font ceux qui détiennent la richesse et le pouvoir.

L’IA n’est pas en train d’abolir la démocratie par la force. Elle est en train de dégrader silencieusement ce mécanisme en supprimant le levier qui lui donne sa réalité. Et cette dégradation se produit pendant que nous débattons de régulation, de performance des modèles, de course à la puissance entre démocraties et autocraties.

Marc Aurèle, face aux crises de son empire, ne se demandait pas si l’empire méritait de survivre. Il se demandait ce que lui, en tant qu’être raisonnable, membre de la cité, dépositaire d’une fonction, pouvait faire pour que les conditions d’une vie commune restent possibles. Ce n’est pas une question de réforme politique abstraite. C’est une question sur ce que chacun d’entre nous, à son niveau, choisit de faire ou de ne pas faire pendant que la falaise s’érode.

Le quatrième et dernier article de cette série posera la question qui prolonge celle-ci : dans un monde où l’IA génère une abondance réelle et sans précédent, que décidons-nous collectivement d’en faire et selon quelles valeurs, avec quels garde-fous, au bénéfice de qui ?

Parce que la richesse que l’IA va créer est réelle. La question n’est pas de la nier ou de la refuser. La question est de décider, avant que la concentration soit irréversible, si nous sommes encore une cité — ou seulement des individus qui cohabitent dans le même espace économique sans plus rien partager.

Matthieu Riboulet

Sparring Partner des CIO — COO IT | Ex Chief Agile Officer Société Générale | Auteur de la trilogie « DSI : Moteur ou Boulet ? »

Prochain article : « Ce que nous choisissons de faire de l’abondance — l’IA va créer une richesse sans précédent. La vraie question est : qui décide de ce qu’on en fait, et selon quelles valeurs ? »