SÉRIE — L’IA et la Question des Richesses • Article 12/12

Ce que nous choisissons de faire de l’abondance.

L’IA va créer une richesse sans précédent. La vraie question est : qui décide de ce qu’on en fait et selon quelles valeurs ?

— 10 min de lecture —

Il y a une scène dans les Pensées de Marc Aurèle que peu de lecteurs remarquent, parce qu’elle arrive dans un passage sur la mort et qu’on a tendance à passer vite. L’empereur écrit : « Ô homme, tu as été le citoyen de cette grande cité. Que t’importe de l’avoir été cinq ans ou seulement trois ? La règle qui est conforme aux lois est égale pour tous. » Et puis, immédiatement après, cette image saisissante : un acteur qui quitte la scène avant le cinquième acte, et auquel le chef de troupe dit la pièce est complète avec trois actes seulement, si c’est là que se trouve la vérité.

Ce que cette image dit, c’est que la valeur d’une vie ou d’une civilisation ne se mesure pas à sa durée ni à sa richesse accumulée. Elle se mesure à ce qu’elle choisit de faire avec ce qu’elle a. La pièce peut être grande avec trois actes. Elle peut être vide avec cinq.

Nous sommes au début du premier acte de l’ère de l’IA. La pièce peut encore être écrite. C’est l’objet de cet article de clôture.

Cette série a posé le diagnostic en trois actes : la richesse se concentre, la valeur du travail se déplace, le contrat social vacille. Cet article de clôture refuse de laisser le diagnostic sans réponse — même partielle, même inconfortable. Parce que l’abondance sans conscience de ce qu’on en fait n’est pas une réussite. C’est seulement une forme plus confortable d’irresponsabilité.

Ce que cette série a construit

Les trois articles précédents ont tracé une architecture. Le premier a posé le diagnostic économique brut : la richesse engendrée par l’IA va se concentrer selon une mécanique précise, à une vitesse sans précédent, et le Grand Transfert est déjà en cours avant même que l’impact économique réel de l’IA se soit pleinement manifesté.

Le deuxième a exploré ce que cette concentration fait à la valeur du travail : non pas combien d’emplois disparaissent, mais ce qui se passe à l’idée même de valeur cognitive dans une économie où la moto démultiplie les meilleurs et rend la moyenne sans prix. La rente cognitive disparaît. Ce qui résiste l’agence, le jugement, le désir authentique n’est pas distribuable par décret.

Le troisième a regardé la mécanique sociale en face : la démocratie est backstoppée par le levier économique de la majorité. Si ce levier s’érode, le contrat social se dégrade silencieusement, sans événement identifiable, par accumulation de glissements individuellement invisibles. Et la fiscalité, outil nécessaire mais insuffisant, ne fonctionne que si elle est bien conçue et politiquement possible à mettre en œuvre avant que la concentration soit irréversible.

Ces trois diagnostics convergent vers une seule question, qui est l’objet de cet article : dans un monde où l’IA génère une abondance réelle et sans précédent, Amodei évoque une croissance du PIB soutenue de 10 à 20 % par an, que décidons-nous collectivement d’en faire ?

Pas rhétoriquement. Concrètement. Avec quelles institutions, quelles valeurs, quels garde-fous, au bénéfice de qui, selon quel horizon temporel ?

L’abondance n’est pas une réponse, c’est une question

Le techno-optimisme a une structure argumentative qui mérite d’être examinée avec soin, parce qu’elle est à la fois vraie et insuffisante. La version la plus honnête de cet argument est celle que Ravikant formule sans ambiguïté :

« The goal is not to have a job. The goal is not to have to get up at nine in the morning and come back at 7 PM exhausted, doing soulless work for somebody else. The goal is to have your material needs solvable by robots, to have your intellectual capabilities leveraged through computers, and for anybody to be able to create. »

— Naval Ravikant, A Motorcycle for the Mind, 2026

Je prends cet argument au sérieux. Il n’est pas cynique. Il décrit un horizon réel et désirable : une société où les tâches ingrates sont prises en charge par des machines, où chaque être humain dispose d’un levier cognitif sans précédent, où la création n’est plus le privilège de quelques-uns mais l’horizon accessible à tous.

Mais cet argument a une présupposition que Ravikant ne dit pas explicitement, et que je veux nommer : il suppose que la transition vers cet horizon se fait dans des conditions qui permettent à ceux qui sont déplacés économiquement pendant la transition d’y survivre avec leur dignité intacte. Il suppose que « l’abondance pour tous » n’est pas séparée de « la privation pour quelques générations pendant qu’on attend que le système se rééquilibre ».

L’abondance future ne rembourse pas la précarité présente. Ce n’est pas une objection à la vision, c’est une exigence sur le chemin.

Amodei lui-même est lucide sur ce point. Son essai ne dit pas que tout ira bien si on laisse l’IA se déployer librement. Il dit que tout pourrait bien aller si nous agissons délibérément, à plusieurs niveaux simultanément, avec une conscience claire de ce qui est en jeu. Et il ajoute quelque chose que je n’ai pas encore cité directement dans cette série, et qui mérite de l’être en entier dans ce dernier article :

« We simply need to break the link between the generation of economic value and self-worth and meaning. But that is a transition society has to make, and there is always the risk we don’t handle it well. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

Rompre le lien entre la valeur économique et la valeur personnelle. C’est peut-être la phrase la plus radicale de tout l’essai d’Amodei et la plus difficile à opérationnaliser. Parce que ce lien n’est pas une construction arbitraire. Il est inscrit dans deux siècles d’économie capitaliste, dans les systèmes éducatifs, dans les structures familiales, dans la façon dont nous nous présentons les uns aux autres et dont nous nous jugeons nous-mêmes.

Rompre ce lien n’est pas une réforme fiscale. C’est une mutation culturelle. Et les mutations culturelles ne se décrètent pas. Elles s’accompagnent, elles se facilitent, elles se rendent possibles — ou elles se manquent, au prix d’une violence sociale que personne n’a voulue mais que tout le monde a contribué à rendre inévitable.

Trois niveaux de responsabilité et aucun n’est dispensé

Ce que j’ai voulu éviter tout au long de cette série, c’est le confort symétrique du catastrophisme et de l’optimisme béat. Les deux dispensent d’agir : l’un parce que c’est trop tard, l’autre parce que ça va s’arranger tout seul. Or ni l’un ni l’autre n’est vrai. Et Marc Aurèle, à qui on prête parfois une philosophie de la résignation, aurait récusé les deux avec la même fermeté.

Le stoïcisme est une philosophie de la responsabilité distribuée. Chacun a un rôle dans l’ordre des choses, et ce rôle ne se délègue pas. L’esclave Épictète et l’empereur Marc Aurèle partagent la même structure : ce qui dépend de toi, tu en es responsable. Ce qui n’en dépend pas, tu l’acceptes sans te consumer. La distinction n’est pas une invitation à l’inaction, c’est un outil de priorisation radicale.

Appliquée à la question de l’abondance de l’IA, cette grille produit trois niveaux de responsabilité distincts et aucun n’est dispensé par l’inaction des autres.

Le premier niveau est celui des constructeurs. Amodei le dit avec une franchise rare : les entreprises qui développent l’IA ont fait des choix sur les modèles économiques, sur la relation aux gouvernements, sur la transparence vis-à-vis du public qui ont des conséquences directes sur la distribution des bénéfices et des risques. La responsabilité des constructeurs n’est pas seulement technique. Elle est politique au sens le plus profond : ils décident, par leurs choix de déploiement, quels acteurs gagnent du levier et lesquels en perdent.

Anthropic elle-même, dit Amodei, ne devrait pas exercer de domination sur le déploiement de l’IA même si elle était en position de le faire. Cette autocritique structurelle, venant du fondateur d’une entreprise valorisée à plusieurs dizaines de milliards de dollars, mérite d’être prise au sérieux comme engagement public, pas comme rhétorique.

Le deuxième niveau est celui des États et des institutions. La fiscalité progressive, redessinée pour l’économie de l’IA. Les données et métriques permettant de mesurer le déplacement d’emplois en temps réel. La réorientation délibérée de l’adoption de l’IA vers l’innovation plutôt que vers la seule réduction de coûts. Ces interventions ne sont pas des idéologies, ce sont des ingénieries institutionnelles dont la complexité est réelle mais dont l’urgence ne l’est pas moins.

Et le troisième niveau, celui dont on parle le moins, parce qu’il est le plus inconfortable est celui des individus et des organisations qui bénéficient déjà, ou vont bientôt bénéficier, de cette concentration de richesse.

« Wealthy individuals have an obligation to help solve this problem. […] All of Anthropic’s co-founders have pledged to donate 80% of our wealth. […] Those who are at the forefront of AI’s economic boom should be willing to give away both their wealth and their power. »

— Dario Amodei, The Adolescence of Technology, janvier 2026

Cette phrase, « donner leur richesse et leur pouvoir », est la plus étrange de l’essai. Parce que c’est l’homme qui dirige l’entreprise qui construit le moteur de cette concentration qui la prononce. Et parce qu’elle va bien au-delà de la philanthropie traditionnelle, qui donne de la richesse en conservant le pouvoir. Donner le pouvoir est une proposition d’une nature différente. C’est reconnaître que la concentration du pouvoir de décision est aussi dangereuse que la concentration de la richesse elle-même.

Ce que Ravikant n’a pas tort de rêver

Je veux rendre justice à Ravikant dans cet article de clôture, parce que sa vision, malgré sa naïveté apparente sur les mécanismes de transition, contient quelque chose d’essentiel que les analyses institutionnelles ont tendance à perdre.

Ravikant croit, et il le dit depuis des années, bien avant l’IA générative que la liberté économique réelle, c’est la liberté de créer plutôt que d’exécuter. La liberté de choisir son problème plutôt que d’hériter de la tâche qu’on vous a assignée. La liberté de construire quelque chose qui n’existait pas plutôt que d’améliorer marginalement quelque chose qui existait déjà.

Et il y a dans son analyse de l’IA comme moto du cerveau quelque chose qui résiste à la concentration économique, paradoxalement : si tout le monde devient un spellcaster, si l’accès aux outils cognitifs est universel, alors la richesse migre vers ceux qui ont une direction, une vision, un désir, une idée de ce qui mérite d’être construit. Et cette ressource-là, contrairement au capital, ne se concentre pas naturellement. Elle se distribue par l’éducation, par la culture, par les conditions qui permettent à l’imagination de s’exercer librement.

La formule de Ravikant que je préfère dans tout son corpus sur l’IA n’est pas technique. C’est celle-ci : « The means of learning have just gotten even more abundant. It’s the desire to learn that’s scarce. »

La rareté n’est plus dans les outils. Elle est dans le désir. Et le désir, contrairement au capital, contrairement au code, contrairement aux datacenters, ne se stocke pas, ne se concentre pas, ne s’achète pas. Il se cultive, il se transmet, il s’éveille ou il s’étouffe selon les conditions dans lesquelles les êtres humains vivent et grandissent.

Ce que la question de la répartition des richesses à l’ère de l’IA implique donc, in fine, n’est pas seulement une question de fiscalité ou de régulation. C’est une question sur ce que nous considérons comme digne d’être cultivé dans l’être humain. Quelle part de nos ressources collectives mettons-nous dans la création des conditions qui permettent au désir d’apprendre, de créer, de contribuer de s’épanouir plutôt que de s’anesthésier dans la consommation passive d’une abondance que des machines ont produite sans nous ?

Ce que Marc Aurèle savait sur le choix

Marc Aurèle n’a pas gouverné Rome en faisant confiance aux bonnes intentions du marché ni en attendant que les institutions se mettent à jour d’elles-mêmes. Il a gouverné en décidant, chaque matin, ce qu’il allait être dans les circonstances qu’il ne contrôlait pas. Plagues, guerres, crises économiques, succession dynastique incertaine, il n’a contrôlé aucun de ces événements. Il a contrôlé sa réponse à ces événements.

Et cette réponse n’était pas individuelle au sens étroit du terme. Elle était politique, au sens aristotélicien : elle concernait la polis, la cité, l’organisation de la vie commune. Marc Aurèle ne se contentait pas de cultiver sa tranquillité intérieure pendant que l’empire brûlait. Il décidait avec la conscience que ses décisions avaient des conséquences sur des millions de vies, comment utiliser le pouvoir qu’il détenait.

« Aime et accomplis la seule chose à laquelle tu es porté par ta nature, sans te soucier si l’on doit te voir ou non. Non, vraiment, il n’espère pas qu’on lui tende la main ; il se contente de faire le bien, comme la vigne qui, l’année venue, produit des raisins et n’attend rien de plus. »

— Marc Aurèle, Pensées, Livre IX

Cette image de la vigne qui produit sans attendre d’être remerciée, sans compter ce qu’elle a donné, sans calculer ce qu’elle va recevoir, est peut-être la plus juste description de ce que la responsabilité dans l’abondance devrait ressembler. Non pas la philanthropie calculée qui donne pour recevoir un avantage fiscal ou une réputation de générosité. Non pas l’obligation légale imposée de l’extérieur. Mais la contribution comme nature, comme expression de ce qu’on est quand on a compris ce qu’on doit à la cité dont on fait partie.

Ce n’est pas un idéal inaccessible. C’est une description de ce que les sociétés qui ont réussi leurs grandes transitions ont toujours produit : une élite économique, intellectuelle, politique suffisamment lucide pour comprendre que son intérêt à long terme et l’intérêt collectif ne sont pas séparables. Pas par altruisme. Par intelligence de la situation.

L’adolescence n’est pas un destin

Amodei conclut son essai en revenant à la scène d’ouverture, l’astronome de Contact qui demande aux extraterrestres : comment avez-vous survécu à votre adolescence technologique sans vous détruire ? Et il dit, avec une conviction qui m’a frappé à la première lecture et qui ne m’a pas quitté depuis : je crois que nous avons la force de réussir ce test.

Ce n’est pas de l’optimisme facile. C’est quelque chose de plus difficile à formuler et à tenir : la conviction que le choix est encore ouvert, que l’issue n’est pas écrite, et que les actions que nous prenons maintenant dans les entreprises, dans les institutions, dans les conversations publiques, dans les décisions individuelles sur ce que nous valorisons et ce que nous refusons ont un poids réel sur ce que cette période produira.

L’adolescence technologique n’est pas un destin. C’est une épreuve. Et comme toutes les épreuves, elle révèle ce qui était là, les ressources, les valeurs, la maturité collective avant qu’elle n’arrive.

Ce que cette série de quatre articles a voulu faire, c’est contribuer à cette révélation. Non pas en donnant des réponses définitives, il n’y en a pas encore, et quiconque prétend en avoir mentira par excès de confiance ou par peur du vide. Mais en posant les questions avec la précision qu’elles méritent. En refusant les deux facilités symétriques. En regardant la mécanique en face économique, sociale, philosophique sans détourner les yeux quand elle devient inconfortable.

La richesse que l’IA va créer est réelle. La concentration de cette richesse est en cours. Le contrat social qui tient nos démocraties est sous pression. Et la question de ce que nous allons faire de l’abondance pour qui, selon quelles valeurs, avec quels garde-fous est une question ouverte. Elle ne sera pas tranchée par les marchés seuls, ni par les régulateurs seuls, ni par les philanthropes seuls.

Elle sera tranchée par la somme de ce que des millions d’individus, d’organisations, et d’institutions choisissent de faire ou de ne pas faire pendant la fenêtre où le choix est encore possible.

Marc Aurèle dirait : commence par décider ce que tu vas être en l’accomplissant. Ravikant dirait : l’anxiété ne résout rien l’action, si. Amodei dirait : nous avons no time to lose.

Ces trois voix, malgré leurs différences de registre et d’époque, convergent vers la même invitation : celle de prendre au sérieux ce que nous sommes en train de choisir. Parce que l’abondance sans conscience de ce qu’on en fait n’est pas une réussite. C’est seulement une forme plus confortable d’irresponsabilité.

Pour conclure : ce que cette série n’a pas résolu

Je veux être honnête sur ce que cette série a accompli et ce qu’elle n’a pas accompli.

Elle a posé un diagnostic sur la concentration de richesse et ses mécanismes. Elle a exploré la mutation de la valeur du travail. Elle a décrit la fragilisation du contrat social. Elle a refusé le double piège du catastrophisme et de l’optimisme naïf.

Ce qu’elle n’a pas fait et ne pouvait pas faire, c’est répondre aux questions opérationnelles : quelle architecture fiscale exactement ? quel modèle de revenu universel, ou pas ? quelle régulation, à quelle échelle, avec quelle gouvernance internationale ? Ces questions existent. Elles sont traitées par des économistes, des juristes, des politiques avec des niveaux de rigueur et d’honnêteté très variables.

Ce que la philosophie peut faire ce que Marc Aurèle, Ravikant et Amodei font chacun à leur façon, c’est maintenir le niveau de la conversation au-dessus du bruit. Poser les bonnes questions avant de débattre des réponses. Refuser les fausses certitudes. Et rappeler, encore et encore, que les grandes transformations historiques ne produisent pas de bons résultats par accident. Elles les produisent parce que des gens ont décidé, au bon moment, de vouloir autre chose que ce que la logique spontanée des forces en présence allait produire.

Nous sommes à ce moment-là. La logique spontanée a une direction. Elle n’est pas inévitable. Et la question de savoir si nous avons la maturité pour en choisir une autre, c’est précisément la question de l’adolescence technologique que Amodei emprunte à Carl Sagan.

La réponse dépend de ce que nous décidons d’être pendant que la moto accélère.

Matthieu Riboulet

Sparring Partner des CIO — COO IT | Ex Chief Agile Officer Société Générale | Auteur de la trilogie « DSI : Moteur ou Boulet ? »

Fin de la série — L’IA et la Question des Richesses

Retrouvez les séries précédentes : « L’IA : La Quatrième Révolution Industrielle » (articles 1–4) et « L’IA et la Question des Libertés » (articles 5–8).